La social-démocratie 2.0 !
Par Michel Bisson
A la fin du XIXe siècle, dans le contexte de la deuxième révolution industrielle, la social-démocratie fut une invention européenne, portant l’internationalisme, le parlementarisme et l’Etat providence et peut être considérée aujourd’hui comme une grande réussite (santé sécurité sociale, retraite, éducation…). A l’heure du monde multipolaire et du défi climatique, la social-démocratie doit évoluer vers un nouveau modèle de vivre-ensemble développant les liens entre nos concitoyens et des approches plus personnalisées : la social-démocratie 2.0 !
Ce texte décrit une vision de cette société post-carbone proposant plus de solidarité, plus de proximité, plus de dialogue et plus de fonctionnement en réseau, imagée par quelques mesures évidemment insuffisantes, mais emblématiques et ayant vocation à fédérer.
Quelques catastrophes vécues ou annoncées démontrent que notre mode de vie actuel ne peut perdurer : la crise financière, la crise alimentaire, l’écart entre les riches et les pauvres, l’obésité, les drogues, le terrorisme, le manque d’eau et de pétrole, la délinquance, les vagues d’immigration, les guerres… Et bien sûr le changement climatique, notre mode de consommation est responsable de la moitié des émissions de gaz à effet de serre, nous jetons nos aliments quand d’autres meurent de faim, nous nous devons de repousser les excès de la société de consommation.
En même temps, notre pacte social se fragilise. Au-delà de l’augmentation des revenus des 0,1% les plus riches sans commune mesure avec celle de l’immense majorité des foyers français, de plus en plus de personnes sont en difficultés et se sentent en voie de déclassement. Une vraie coupure s’installe entre la France qui envisage son avenir et celui de ses enfants avec confiance, et puis, l’autre, une France privée d’espérance.
Il nous faut proposer une vision de la société post-carbone de demain : une société plus responsable, plus fraternelle, qui conjugue :
- Une politique de civilisation (pour reprendre un concept d’Edgar Morin), et de qualité de vie qui ressuscitent les solidarités et luttent contre les inégalités.
- Une politique de création de valeur économique verte repositionnant la France dans le monde.
Les solutions résident à la fois dans les technologies et dans nos comportements.
UNE POLITIQUE DE CIVILISATION ET DE QUALITÉ DE VIE :
Le bien-être matériel n’a pas nécessairement apporté le bien-être mental, ce dont témoignent les consommations effrénées de drogues et d’antidépresseurs. Le développement économique n’a pas apporté le développement moral, l’application de l’hyperspécialisation, de la performance individuelle au travail et finalement à nos vies a entraîné trop souvent la dégradation des solidarités.
Cette politique de civilisation a pour objectif de ressusciter les solidarités, et de faire reculer l’égoïsme. Tout ce qui crée du lien, du collectif, du réseau doit être recherché, ceci va de la valorisation de la propriété collective du capital (par exemple : l’économie sociale et solidaire) à la reconnaissance de la vie associative en passant par l’éducation. En même temps les politiques publiques doivent investir socialement dans les personnes, dans le capital humain, permettant ainsi d’allier la logique de justice sociale et celle de l’investissement économique.
Cette politique de civilisation s’associe à une politique de qualité de vie, qui combat les multiples dégradations de l’environnement, de la nourriture et de la santé, où la sobriété de nos comportements est synonyme, non de privation, mais de tempérance, non de manque, mais de qualité. La social-démocratie 2.0 est une social-écologie : elle agit avec persévérance contre les « intoxications » de civilisation (l’automobile, la publicité…), pour les recyclages et pour la promotion du qualitatif par rapport au quantitatif.
Ci-après, quelques pistes emblématiques sont proposées dans les domaines de la fiscalité pour plus de justice, de la construction de sécurité nouvelle, et de la qualité de vie.
La fiscalité
Sur ce thème, l’essentiel est la mise en place d’une fiscalité écologique qui doit voir son poids progresser. Notre impôt sur le revenu doit aussi être réformé pour être plus juste, en taxant tous les revenus (y compris les capitaux mobiliers), en abandonnant des abattements (les fameuses niches fiscales) et surtout en réduisant les écarts de revenus. Une forte augmentation par palier de la fiscalité pour les revenus qui dépassent le seuil de 50 fois le salaire minimum serait une mesure emblématique de cohésion sociale.
Construire des sécurités nouvelles
Nos politiques de redistribution sont essentiellement de nature compensatrice, elles étaient adaptées à une société de plein-emploi avec des carrières continues et largement sécurisées ; elles le sont beaucoup moins dans un monde où les parcours sont plus accidentés (emploi, famille, logement), plus individualisés, et les ressources publiques plus rares.
Les sécurités nouvelles doivent redonner confiance et agir sur les processus de construction ou de restauration de ses capacités. Il s’agit de reconnaître l’approche individuelle comme la plus efficiente, avec une priorité donnée à l’invention de nouveaux mécanismes d’assurance face au chômage et à l’éducation. Ceci passe par une plus grande autonomie des services publics et par les territoires comme brique de base de leur mise en œuvre.
L’emploi
Au risque de perte d’emploi, s’ajoute désormais l’impossibilité d’accéder à l’emploi. L’exclusion de l’emploi due à l’échec dans la formation initiale, à la discrimination, à la relégation spatiale, appelle d’autres politiques de l’emploi et de la formation. Une sécurisation des parcours professionnels conciliant le développement des mobilités et la garantie de sécurité est à mettre en œuvre ; il s’agit d’une couverture professionnelle universelle, d’une carte vitale professionnelle pour chacun qui associe droit et responsabilité. Le pilotage de ces transitions (emploi, formation, développement économique) doit être confié aux territoires pour être au plus proche de l’humain.
L’éducation
Le lien entre les études poursuivies et les caractéristiques socioprofessionnelles des parents est très étroit. Il ne dépend pas uniquement du niveau de vie des familles. La capacité à accompagner les enfants, la connaissance du système scolaire, des débouchés, l’horizon des possibles que peut imaginer un jeune ou sa famille interviennent pour beaucoup et dépendent beaucoup du capital social et culturel des familles.
L’objectif est de traquer les inégalités et les handicaps au départ de la vie ou nés des aléas économiques ou personnels (chômage, précarité, déclassement ou séparation de couple).
L’école ne sait pas remédier aux inégalités qui s’accumulent année après année. Reporter sur l’école toutes les attentes en matière éducative, c’est se leurrer.
Les solutions passent par l’articulation du tissu scolaire et des collectivités territoriales dans un projet national cohérent. Cela passe par le désenclavement des questions proprement scolaires, il n’est plus possible de penser la question de l’attention des élèves en classe sans une réflexion sur l’usage des médias, pas plus que nous ne pourrons résoudre la question de l’autorité à l’école sans le développement d’une véritable aide à la parentalité. Une approche centrée sur l’enfant et sa famille doit être privilégiée ; une plus grande autonomie des établissements scolaires et une approche territoriale plus transverse sont à initier.
La proposition est la création d’un service public de l’enfance qui aurait comme finalité d’aider au développement de l’enfant (pour les 10 à 12 premières années de sa vie) dans une optique d’égalité de chances. Les domaines de compétence engloberaient l’enseignement, l’accueil et les modes de garde des enfants, le développement des activités extra scolaires sportives et culturelles, la santé et le traitement des difficultés familiales et sociales. La coordination de ces politiques éducatives pourrait être confiée aux territoires.
La qualité de vie
La qualité de vie passe par des modifications de nos modes de consommation. Par exemple, manger moins de viande rouge est bon pour la planète, car permettant de faire baisser la pression agricole sur les surfaces, sur les émissions de méthane, sur les prix…
La qualité de vie passe par la proximité, par la présence humaine dans nos villes, des villes plus denses avec plus d’emploi dans l’agriculture, l’artisanat, le petit commerce, le télétravail…
La qualité de vie passe aussi par la valorisation de solutions solidaires, par exemple et à l’image des agriculteurs qui s’organisent en coopératives pour se partager les moissonneuses batteuses, le modèle de la propriété partagée peut se décliner à l’usage des particuliers, par exemple les laveries associatives, ou une mise à disposition de matériels spécifiques (puériculture, camping, jardinage, gros bricolage…).
La participation, l’engagement, la mobilisation de nos concitoyens sont une nécessité pour partager et imaginer ces solutions, notamment car cet autre monde est déjà là, en jachère, dans des initiatives localisées qu’il faut faire émerger et surtout coopérer.
UNE POLITIQUE DE CRÉATION DE VALEUR ÉCONOMIQUE VERTE :
L’emploi et l‘économie sont un même enjeu, il s’agit donc de relancer l’économie par sa reconversion écologique : des voitures les moins sales possibles, des maisons et immeubles «passifs» (qui n’ont pas ou très peu besoin d’énergie externe), une agriculture qui ne soit plus gorgée de pesticides et de fongicides, une production d’énergie diversifiée et la plus renouvelable possible. Cette politique réformatrice, a pour objectif de relever le défi du changement climatique, de créer des emplois et de positionner nos PME et nos champions nationaux aux avant-postes de l’innovation et de la compétitivité dans le monde. Le rôle de l’Etat est important dans le domaine des éco-activités car il s’agit d’un marché dépendant des évolutions réglementaires et de la commande publique, quelques pistes sont avancées :
Les évolutions réglementaires
Des normes de performance énergétique ont été établies pour les constructions de bâtiments, concernant la mobilité ; une normalisation des véhicules terrestres est à mettre en œuvre, imposant un taux bas d’émission de Co2 par km (actuellement la moyenne est de 140 Co2 au km, en 2020 : 50co2 au km ?).
La commande publique
Nous avons besoin d’un plan de relance orienté économie verte, il s’agit d’un programme de grands travaux écologiques:
- l’efficacité énergétique et la construction
- les transports publics peu émetteurs de carbone
- les énergies renouvelables
Cet effort doit servir de mobilisateur pour les collectivités territoriales qui doivent par leurs investissements démultiplier l’élan. Ces investissements peuvent être directs, par exemple en finançant le transport public, ou indirects, en subventionnant, par exemple, fortement la rénovation des habitations pour les plus modestes ou en accompagnant la formation des filières professionnelles.
Une politique énergétique commune européenne
La crise pétrolière étant attendue, l’approvisionnement énergétique étant à consolider, les économies d’énergie étant incontournables, la création d’une communauté européenne de l’énergie (pour reprendre les propos de jacques Delors) est nécessaire, véritable service public de l’énergie, englobant toutes les énergies, et contribuant à construire un espace unifié et solidaire. Elle traitera de la sécurité d’approvisionnement, de la mise en œuvre de politique de solidarité (recul de la pauvreté énergétique), de l’environnement, de la compétitivité économique, de la coordination des investissements, de l’efficacité énergétique.
Et pourquoi ne pas fermer nos frontières aux produits suspects, dangereux ou coûteux pour la planète. La mise en place d’un protectionnisme écologique, aura sans doute plus d’effet vertueux que tous les serments sur l’honneur sur la régulation de la mondialisation. Ce que nous n’avons pas pu faire sur les normes sociales et le droit du travail, nous pouvons l’essayer sur les critères environnementaux.
La prise en compte des événements, des accidents et des crises à venir condamne à l’avance tout programme, il n’est plus utile de bâtir un programme précis, inopérant dans des situations changeantes, mais plutôt une stratégie et une méthode partagée.
Une vision de société à long terme (la social-démocratie 2.0 portée par de nouvelles politiques de civilisation, de qualité de vie, et de création de valeur économique verte), quelques projets pragmatiques à mettre en œuvre rapidement, et une méthode partagée de dialogue social et citoyen doivent constituer le socle de notre contrat avec les Français. Il nous faut porter sans complexe les voix de ceux que l’on entend le moins, qui décident le moins, de ceux qui subissent le partage inégal des richesses inhérent à l’ordre économique actuel.
Sur cette base, nous devons inventer de nouvelles formes de rassemblement ouvertes sur la société. La question n’est pas de savoir ce qui oppose, mais quel est l’avenir que nous souhaitons bâtir. C’est incontournable pour remporter des élections et relever les fabuleux défis de notre siècle.
Photo de Une : CC par Penserio
CC par lecanu mickael
Mots clefs : écologie, Economie, europe, fiscalité, Michel Bisson, rénovation, social-démocratie, solidarité, Union Européenne, vert












Réflexion très intéressante. J’apporterais cependant un bémol concernant les termes “vert” ou “écologie”.
Notre réflexion social-démocrate a finalement toujours accepté un point fixe : la société. Alors je préférerais, tout en gardant l’idée générale, que l’on parle de rendre plus harmonieuses et pérennes les relations entre nos sociétés et nos écosystèmes.
Modifier les écosystèmes à notre profit n’est pas un mal en soit du moment que l’on n’induit pas des changements dommageables et irréparables.
L’humain reste au cœur de notre corpus, nous avons simplement découvert que ses relations avec le monde avaient un caractère borné.
Afin d’éviter l’effet catalogue , il me semble nécessaire de faire comprendre clairement le but poursuivi et avec qui.
Première cible,
Ceux qui ne sortent pas du cycle qui les conduit de génération en génération à demeurer en dessous des classes moyennes ou qui subissent le plus les aléas de l’histoire
Le service public de l’enfance, la sécurisation des parcours professionnels et l’aide aux jeunes adultes encore en formation seraient nos réponses essentielles
Seconde cible,
Les citoyens disposant de revenus leur permettant une vie décente.
Pour eux, l’objectif de la gauche serait de les convaincre d’avoir un idéal de vie autre que celui de la surconsommation, préjudiciable aux autres et réductrice pour l’humanité.
Par ailleurs, l’entreprise ou l’administration, ses salariés ou ses fonctionnaires, gagneraient en efficacité et en qualité de vie, si la répartition des pouvoirs permettait plus de reconnaissance des individus et moins de cloisonnement. Sur ce dernier point, la révolution est d’abord à faire à gauche.