Et maintenant ?
Par Sébastien Poupon
L’adoption du traité de Lisbonne va nous permettre d’enfin adapter nos institutions aux réalités de l’élargissement. Ceci étant fait, nous allons devoir nous poser la question des frontières théoriques de l’UE : jusqu’où peut et doit aller l’élargissement dans le futur ? Les négociations ouvertes avec la Croatie sont les seules à ne poser aucun problème particulier et rien ne devrait empêcher ce pays de rejoindre l’Union à moyen terme. Le cas de la Macédoine est plus délicat : non seulement, on peut imaginer que la situation économique actuelle de ce pays rendra la procédure plus longue mais il y a encore le problème totalement invraisemblable des protestations grecques quand au nom de ce pays. Ce qui montre bien que l’Europe a encore du travail devant elle avant de pouvoir affirmer avoir chassé les fantômes du passé et les sentiments nationalistes. La remise sur le tapis de la question des Sudètes par le président Klaus a constitué récemment une autre douloureuse piqûre de rappel.
Cela étant dit, les pays des Balkans ont tous vocation à intégrer l’union un jour comme l’a confirmé l’adoption de l’agenda de Thessalonique en 2003 à l’unanimité des chefs d’états et de gouvernements. Imaginer la Bosnie Herzégovine, la Serbie et la Croatie cohabiter dans le même ensemble européen n’est, après tout, pas plus invraisemblable que ne l’ont été à l’époque les initiatives franco-allemandes amorçant la création de la CEE. Ce serait une victoire de plus pour l’esprit européen. Néanmoins, il ne faut pas se leurrer : la question du Kosovo risque de poser des problèmes particuliers. Ajoutons à cela le fait que certains pays européens n’ont toujours pas reconnu l’indépendance de la nouvelle république. C’est une question sensible y compris pour les modérés à Belgrade qui craignent que toute concession sur ce sujet ne ravive le nationalisme serbe, encore extrêmement puissant, et ne favorise la droite populiste europhobe.
Le cas de la Norvège, de la Suisse et de l’Islande est bien sur totalement différent. Aucun signal de la part des deux premiers, pays prospères qui ont toujours refusé l’Union mais la crise financière considérable qu’a connu l’Islande récemment a fait naître un sentiment pro européen au sein de cette nation. Ce n’est qu’un balbutiement, motivé avant par de simples questions d’intérêts et d’opportunités, mais l’idée devrait faire son chemin.
A l’est, on pourrait imaginer que le Belarus, l’Ukraine et la Moldavie ont également vocation à intégrer l’Union un jour ou l’autre. Un certain nombre de personnes rejettent cette possibilité, estimant que cela aboutirait à de nouvelles tensions avec la Russie. S’il est vrai que Moscou redoute cette hypothèse – son attitude lors de la Révolution Orange ukrainienne a montré qu’elle ne tient pas à voir l’Ukraine se rapprocher de l’UE – fermer, de manière définitive, la porte de l’Union à ces anciennes républiques soviétiques aurait pour conséquence d’empêcher ces pays de se moderniser économiquement et surtout d’acquérir une véritable culture démocratique. On sait que la carotte d’une éventuelle adhésion à l’UE représente souvent un accélérateur de réformes. La situation de ces 3 pays est néanmoins contrastée : la Moldavie est un pays de culture majoritairement roumanophone donc latine et dont la volonté d’adhérer à l’UE ne fait guère de doute. L’Ukraine est morcelée entre influence russe et occidentale. Quant au Belarus, il demeure à bien des aspects lié à Moscou sans occulter le fait que la démocratie est quasi inexistante à Minsk.
La question turque entraîne des débats ultra passionnés comme aucun autre candidat dans l’histoire. Pour ses détracteurs, la Turquie ne se situe pas en Europe : pourtant l’antique Byzance devenue ensuite Constantinople a été pendant des millénaires capitale de l’empire romain d’Orient. Certaines personnes y compris à gauche craignent sans l’affirmer clairement l’entrée dans l’UE de 80 millions de musulmans. On retrouve également des arguments plus précis, telles que les questions arméniennes, kurdes ou chypriotes voire la nature douteuse de la démocratie turque qui a subi dans son histoire de nombreuses interventions de l’armée. Ces problèmes devront évidemment être résolus. Le dernier point, à savoir la toute puissance de l’armée, a grandement été amélioré mais paradoxalement le succès populaire de l’AFK – qui a permis une alternance démocratique sans trop de remous – fait naître de nouvelles inquiétudes quand à une possible remise en cause de la nature laïque du régime qui constitue pourtant l’un des fondements de la Turquie depuis Ataturk.
Néanmoins, sur le principe, l’adhésion de la Turquie à l’UE comporterait bien plus d’avantages que d’inconvénients. Grand pays à majorité musulmane, elle acterait dans les faits le coté multiculturel du projet européen d’autant plus que cette nation, membre d’un certain nombre d’organisations européennes ou encore de l’OTAN, joue depuis un certain temps le rôle de pont entre l’Occident et le monde musulman. La présence de la Turquie serait un argument de choix pour une Union désireuse de jouer un rôle politique et diplomatique au Proche Orient : la Turquie est l’un des seuls pays musulmans à bénéficier de bonnes relations avec Israel (même si le climat s’est un peu tendu à la suite des déclarations inacceptables d’Erdogan à l’encontre de Shimon Peres) ce qui renforce son caractère de médiateur potentiel. Une Turquie moderne, laïque, intégrée à l’Europe et développée économiquement servirait de moteur et d’exemple aux musulmans progressistes désireux de moderniser leur pays sur la voie de la démocratie partout dans le monde… l’UE de son coté devenant plus crédible dans ses contacts avec le monde musulman. Enfin, sur le plan économique, la Turquie représente une route alternative pour parvenir aux ressources énergétiques du Caucase, libérant ainsi des régions entières du diktat russe.
Réfléchissons bien à ceci : la Turquie a accompli des efforts afin de se mettre en conformité avec les exigences européennes mais depuis quelques temps, l’enthousiasme turc en vue d’une éventuelle adhésion a soudainement baissé. On peut imaginer que les réactions mitigées voire franchement hostiles de certains pays d’Europe n’y sont pas pour rien. La Turquie est un grand pays et le peuple turc un peuple fier : il prendrait ce rejet pour une humiliation et se tournerait alors probablement vers l’est. Demandons si nous préférons une Turquie appauvrie, proche peut-être de régimes peu reluisants ou alors une Turquie prospère, intégrée et prête à jouer son rôle de pont entre l’Europe et le Moyen Orient. Même si la Turquie doit encore franchir de nombreux paliers, son adhésion à moyen terme est fortement souhaitable.
Nous aurons alors probablement atteint les limites naturelles de l’Europe même si certaines questions peuvent encore se poser : doit-on s’étendre encore plus quitte à abandonner la vocation uniquement européenne de l’UE ? Une adhésion même à long terme de la Russie ne semble pas souhaitable tant elle déséquilibrerait au niveau géographique, démographique et même diplomatique le projet européen. Le cas des pays caucasiens amène certaines interrogations surtout si l’on considère le désir de rapprochement d’un pays comme la Géorgie. Une véritable union de la Méditerranée sous une forme plus aboutie, devrait permettre de créer les conditions d’un partenariat productif entre les deux rives sans pour autant devoir poser la question de l’adhésion qui semble inenvisageable sauf à changer totalement de nature l’essence même du projet de l’Union. Les cas du Liban, d’Israël et du futur état palestinien sont différents : petits états démocratiques dans une région troublée du globe, rien ne permet d’affirmer qu’une pacification définitive de cette région ne pourrait avoir comme aboutissement l’entrée de ces 3 pays dans l’Union. Une solution comme une autre pour parachever un processus qui passerait par le droit à la sécurité d’Israël, celui à l’existence d’un état palestinien viable, le rétablissement de l’état de droit au Liban et le démantèlement définitif des groupes terroristes tels que le Hamas ou le Hezbollah. Mais nous parlons ici du long terme. En attendant, il faudra s’impliquer afin d’obtenir à court terme un règlement du conflit au Proche Orient. Ceci est déjà un autre débat, tout aussi important.
CC par TPCOM
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Mots clefs : europe, Sébastien Poupon, traité de lisbonne, turquie, Union Européenne












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